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16.08.2019
"Que fait le théâtre, Felix Ensslin?" demande le journal Theater der Zeit

Que fait le théâtre, Felix Ensslin?

 

Il y a deux ans, le metteur en scène et dramaturge allemand Felix Ensslin a mis en scène son premier spectacle à l'AGORA Theater de Sankt Vith, en communauté germanophone de Belgique. Avec „Animal Farm - Théâtre dans le parc humain", une légère réorientation du collectif de théâtre fondé par Marcel Cremer en 1980 s'est amorcée. Cette évolution vers un théâtre qui pose à nouveau les grandes questions sociales d'une nouvelle manière se poursuit avec la production "Le petit théâtre de Hannah Arendt" d'Ania Michaelis. Hannah Arendt joue également un rôle très particulier dans la pensée et la pratique théâtrale de Felix Ensslin.  

 

Monsieur Ensslin, quelle est la portée de la vie et de l'œuvre de Hannah Arendt à l'époque actuelle?
Hannah Arendt est une épine dans la chair de notre présent politique. Aujourd'hui, nous considérons souvent la politique comme un champ de bataille où chacun peut représenter ses intérêts ou crier ses besoins au mégaphone.
Arendt, quant à elle, voyait l'Agora grecque, la place du marché au centre de la ville comme un espace politique exemplaire. Les Hommes y prenaient position grâce à leurs actes et non par rapport à l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes, pendant que les spectateurs jugeaient ce qu'ils voyaient. Articulés autours des différentes activités du peuple, l'action, le jugement et la pensée étaient porteurs d'un avenir inédit, encore inconnu.

 

Comment le théâtre peut-il réagir face à la théâtralité du politique?
« Theatralik » en allemand se rapproche du « Showmanship » anglais : sorte de tour de passe-passe fabriquant des preuves pour des faits non-fondés. Pensez au débat actuel sur le Brexit, à Donald Trump, à l'AfD (Alternative für Deutschland) et ainsi de suite. Aux antipodes de cette conception de l'espace public, "l'espace de visibilité" [Raum der Erscheinung] arendtien met au centre le rapport entre ceux qui agissent [Handelnden] et ceux qui jugent [Zuschauer]. Libéré de l'identification à ses propres histoires, besoins et exigences, cet espace rend possible la prise de rôles toujours nouveaux. À l'horizon apparaît peut-être la forme d'un autre futur, d'autres manières d'être ensemble, d'un autre politique.

 

Qu'est-ce que ça veut dire pour le théâtre?
Comme au théâtre, il s'agit du rapport entre celui·celle qui se met en représentation et celle·celui qui est spectateur. Pour Arendt, le fait que les rôles changent sans cesse est constitutif : celui·celle qui juge est potentiellement celle·celui qui agit et celle·celui qui agit est potentiellement celui·celle qui juge. Cette pensée d'une simultanéité de l'identité et de la différence rend Hannah Arendt extrêmement actuelle. Elle nous met au défi, en tant que gens de théâtre, de compléter cette actualité avec de la vie artistique.

 

Qu'est ce que cela produit dans le concret?
Chaque acte rend possible, de manière potentielle et temporaire, la création d'un „ensemble" dans l'espace politico-public. La scène n'est pas avant tout le lieu de la représentation pour le récit d'histoires constructrices d'identité. L'Agora et le théâtre sont plutôt des lieux qui permettent une distance avec soi-même. La distanciation avec l'urgence de l'existence propre rend possible la création avec d'autres de quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'existait pas avant - en bref : faire du théâtre. Faire l'Histoire et écrire l'Histoire sont pour Arendt deux choses différentes. Pour elle, la différenciation entre un acte et sa représentation est essentielle. Les conflits et confrontations sur l'Agora ou sur scène ne tournent donc pas autour du jugement moral des motifs ou du caractère des personnes. Ils jugent l'effet des actions sur la réalité politique.

 

La mise en scène d'Ania Michaelis du „petit théâtre de Hannah Arendt" s'adresse à un public à partir de dix ans. Comment les enfants réagissent-ils à ces idées et à ces remises en question?
Cette mise en scène est un exemple de la possibilité de faire du théâtre simultanément et de manière égale pour les enfants et les adultes. Les enfants nous aident parce qu'ils sont d'excellents dramaturges. C'est incroyable, tout ce qu'ils voient ! Chacun ne voit pas tout, ils se complètent dans la discussion collective et assemblent tout ce qu'ils ont vu. Pour les adultes, c'est exactement la même chose, sauf que les enfants restent plus proches de ce qu'ils ont vu et vécu. Suite à l'expérience esthétique qu'ils ont faite, ils recréent la pièce une deuxième fois à travers leurs jugements et leurs récits. De cette manière, ils font exister une nouvelle Agora, une nouvelle sphère publique.

 

Il apparaît que "Animal Farm - Théâtre dans le parc humain" et "Le petit théâtre de Hannah Arendt" adoptent des approches et des thèmes philosophiques. Y a-t-il une ligne qui se dessine?
Oui, mais la question n'est-elle pas plutôt dans quelle mesure le théâtre n'a pas toujours été "philosophie" ? Il faudrait plutôt parler d'un renouveau de la "finesse dramaturgique" du théâtre. Le théâtre n'illustre ni n'explicite aucune philosophie. Pour nous, le théâtre est le médium esthétique par excellence dans lequel les formes intellectuelles et linguistiques, c'est-à-dire les récits et les esprits, les fantômes et les histoires, peuvent se conjuguer avec la présence corporelle et physique des interprètes. Notre pari est le suivant : l'affinement renouvelé du regard dramaturgique permet au théâtre de réaliser son potentiel politique. Il ne s'agit pas seulement d'un lieu de négociation, mais d'un lieu de transformation pour ceux·celles qui agissent et jugent ; c'est le laboratoire d'un avenir espéré et souhaité.

 

Questions par Sascha Westphal.

 

Nous remercions le journal "Theater der Zeit", qui nous a octroyé le droit de publier cet interview qui est apparu dans son édition de mai 2019. 

 

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